Groupe d'échanges du Mercredi 14 mars 2007


L'écoute
 

Pour cette deuxième réunion de l’année, nous sommes accueillis à la Direction Ingénierie de la SNCF à la Plaine Saint Denis.

Le scénario de la journée avait été confié à Pierre Goirand, accompagné dans l’animation par Sylvie Caruso-Cahn et Catherine Redelsperger.
 

 

Introduction

Pierre, Sylvie et moi vous proposons un parcours d’une vingtaine de minutes pour nous détourner de nos habitudes, mais aussi nous réconforter par la mise en mots d’expériences vécues : d’écoutes réussies, ratées, frustrantes
Pour préparer ce parcours, nous avons tous les trois converser à bâtons rompus sur ce qu’était l’écoute pour chacun d’entre nous. De ce dialogue, sont nés différents thèmes - fils conducteurs de ce que je propose à vos oreilles.
Pendant que je parle, je vous invite à laisser émerger en vous l’écho, la résonance à mes paroles, ce qui vous traverse l’esprit en tant qu’être humain, parent, enfant, ami, professionnel.
Je vous invite à noter ces échos, ces questions, ces phrases en suspens.
Quand je me serai tue, nous prendrons le temps de l’écoute des échos.
Nous ne débattrons pas ensemble. Il ne s’agit pas d’une conférence débat, mais d’un mouvement de décalage - écho.
Si, à certains moments, vous vous sentez dans une écoute flottante, laissez vous faire, le songe éveillé est aussi une forme d’écoute.

 

Voici donc un parcours en quatre étapes

  • Premièrement : L’ouïe est l’un de nos sens. Quelle place a-t-elle dans notre conditionnement d’occidental ?

  • Deuxièmement : Nous sommes d’avantage conditionnés par la vue, et pourtant l’écoute tient une place de valeur, particulièrement dans la capacité de l’homme à poser des questions.

  • Troisièmement : Nos questionnements guident ce que nous écoutons ou n’écoutons pas, mais au fait qu’écoutons-nous ?

  •  Ce qui nous emmènera à la  question de : Qu’est ce que pourrait être une éthique de l’écoute.

 

L’ouïe est l’un de nos sens.
Quelle place a-t-elle dans notre conditionnement d’occidental ?

L’ouïe est l’une de nos perceptions sensorielles. Elle a depuis les grecs anciens, une place mineure. La perception reine est la vue.

Pourquoi ?

Pour les grecs anciens, la vision est le sens le plus noble car l’homme voit de nombreuses choses en un seul temps. L’homme rassemble comme dans un flash des choses différentes. Il y a une possibilité pour l’homme de détachement, en quelque sorte d’un examen en se mettant à  l’extérieur de ce quelque chose de statique.

Dans le cas de l’écoute, si je prends l’exemple de la musique, j’écoute quelque chose qui se déroule dans le temps, une réalité dynamique. Le son n’est pas un objet, mais un événement dynamique. La synthèse des sons est un processus temporel qui se fait grâce à la mémoire. Les sons c’est un produit du processus lui-même.

Plongeons - nous dans le monde de l’entreprise. Je prends l’exemple d’un comité de direction. Chacun avec un ordinateur portable devant lui, écran porteur d’images à faire voir. Image, objet synthétique sur tableau ou powerpoint. Cette image est un objet que nous pouvons tous regarder ensemble, elle est au repos. Elle nous donne la sensation d’une prise de distance, d’un objet à l’extérieur de nous. 

Maintenant, si cette image prête à débat, va s’instaurer un dialogue, une production de sons à écouter qui va être dépendante du temps. Le son est dynamique en lui-même s’étend dans le temps, l’image est une sorte de flash que je peux choisir de continuer à prolonger dans le temps.

Le son dynamique m’arrive, il fait intrusion. Comme quand je suis effrayé par un bruit qui me surprend.

Les grecs anciens ont mis fondamentalement en valeur la vision parce qu’elle est un acte libre de l’être humain, il en a l’initiative. Elle met en évidence le rapport entre sujet et un objet. Ce qui a facilité la naissance des concepts, puis de la science.

Dans la vue, l’homme est le centre du monde et va vers le monde.

L’ouïe c’est le rapport inverse, le monde vient vers moi, l’ouïe est reliée à l’événement, au devenir.

Bref l’ouïe est fondamentalement du côté de l’incertitude, de l’imprévisible.

La vue est d’avantage du côté de la maîtrise.

Et nous avons besoin des deux :

L’œil écoute, j’entends le visage de l’autre,

Tout est une question d’éthique. Nous y reviendrons plus tard.

 

Nous sommes d’avantage conditionnés par la vue, et pourtant l’écoute tient une place de valeur,  particulièrement  la capacité de l’homme à poser des questions.

Pour autant l’écoute a trouvé sa place en occident : dans le monde grec par la maïeutique socratique, dans le monde juif par l’écoute d’un dieu invisible, et la quoiblité de l’homme, dans le monde contemporain avec la relation dite d’aide et ses répercussions dans le monde de l’entreprise.

Vème siècle avant JC, Socrate dialogue avec ses disciples. Socrate cherche le « ti esti », le « Qu’est ce que c’est ? ». C’est –à -dire définir des notions, l’essence des choses. Sa question fondamentale est :  « Qu’est ce que c’est l’homme ? ».

Etant donné que n’importe lequel d’entre nous porte en lui la nature humaine, chacun de nous est un interlocuteur de valeur pour Socrate.

Simplement, les humains n’ont pas l’habitude de s’écouter, d’observer ce qu’ils sont, ni ce qu’ils font. Le questionnement socratique est qualifié par Platon d’effet de la torpille. Le contact à Socrate était si insupportable que certains fuyaient ses dialogues.

Sous le feu du questionnement socratique se déclenche une écoute de soi. C’est-à-dire en direction de l’intérieur de soi et de ses contradictions intérieures.

Il s’agit là d’une écoute violente. Socrate, par ses questions faussement candides, toujours dans l’étonnement, questions inattendues pour son interlocuteur, met en évidence les contradictions, les illusions, mais aussi ce qui est utile, ce qui génère le bonheur.

Nous découvrons là que l’écoute nécessite que l’on soit deux, moi et un autre, moi et moi-même comme un autre, moi et le monde par exemple un cri. Nous entendons aussi que dans l’écoute il y a un effet de surprise, que l’écoute est tournée vers l’intérieur de soi, mais pour faire ce mouvement est nécessaire l’écoute de la parole de l’autre. Nous apprenons aussi que l’écoute peut générer de la violence.

Après le monde grec du 5ème siècle avant JC, nous nous dirigeons dans des temps encore plus anciens pour suivre le peuple des hébreux dans le désert. Le peuple sous la houlette de Moïse le bègue et de son frère Aaron s’est délivré de l’esclavage en Egypte. Ils ont traversé sans encombre la Mer Rouge. Ils marchent dans le désert. Ils n’ont plus rien à manger, ni à boire. Le dieu unique et invisible au lever du jour leur envoie des cieux de la manne qui les nourrit et les abreuve. Cette manne est si inattendue qu’ils s’interpellent les uns les autres en se disant « qu’est-ce que c’est ». Et c’est ainsi que la manne est devenue du « Qu’est-ce que c’est ? ». C’est un écart entre moi et le monde. Un écart qui me dit que je ne peux pas tout posséder, je ne peux pas tout expliquer, je ne peux pas tout maîtriser. Mais en accueillant la « surprise » je peux me transformer. Quand j’écoute, je me laisse importuner, déranger, interrompre par la surprise, l’événement de la parole de l’autre. « L’événement, le véritable événement - avènement qui nous expose au risque de devenir autre est imprévisible ».

Cette manne ne se conserve pas. Elle va nourrir pendant quarante ans le peuple dans le désert. Mais sans stock. Chaque matin, tombait du ciel la manne nécessaire aux besoins du peuple Ceux qui sont aventurés au début à essayer de la conserver la voyaient pourrir dans la journée. Quelle peut en être l’interprétation ? « L’étonnement devant le monde ne peut être acquis une fois pour toutes. Une question qui est devenue une question habituelle n’est plus questionnante »

En quelque sorte c’est : « Je questionne donc je suis ». C’est ce qui s’appelle la quoibilité de l’homme.

Nous faisons maintenant un saut dans le temps. Le 20ème siècle a vu se déployer de multiples démarches de thérapie de l’âme, de relation d’aide. J’ai choisi de m’intéresser à celle de Carl Rogers.

Sa démarche d’écoute est centrée sur la personne, et comme celle de Socrate, et la quoibilité, elle est basée sur le questionnement. Sa particularité est liée à l’attitude de Rogers. Il n’est pas comme Socrate à la chasse des incohérences du discours. Rogers est dans une attitude de confiance en soi et dans l’autre, dans une attitude de disponibilité, une attitude de non jugement, ni une attitude d’interprétation. Rogers écoute le mouvement de l’autre à la vitesse de l’autre, ne le devançant pas, l’accompagnant, ne l’enfermant pas dans un diagnostic.

Il pose des questions dont le contenu émerge du propos de son interlocuteur, il n’est pas en rupture avec ses propos. Il reste centrer sur l’autre, et son interlocuteur se découvre en s’entendant écouté et reconnu par un autre ; il s’écoute différemment et trouve lui-même les solutions.

Rogers est dans une écoute de celui qui ne sait pas.

Le monde du management n’est pas resté insensible aux influences de la relation d’aide. Depuis les années 70 en France il existe en parallèle une volonté de développer l’épanouissement des collaborateurs, c’est-à-dire les considérer comme des sujets parlants, vivants, vibrants, et en parallèle une montée d’un retour au taylorisme, d’une pression de productivisme c’est-à-dire instrumentaliser les collaborateurs, bref les considérer comme des objets.

L’écoute est apparemment omni-présente :

  • Lors des entretiens de recrutement.

  • Lors des entretiens d’évaluation annuelle.

  • Lors des réunions d’informations.

  • Lors des réunions d’expressions …

Je dis apparemment, car les collaborateurs souvent se plaignent d’un écart entre la promesse d’écoute, et le résultat.

  • D’une écoute de façade : « Je suis disponible, j’ai ma porte ouverte, tu peux venir quand tu veux » «  Je souhaite que nous travaillons en toute transparence » et le collaborateur se retrouve face un interlocuteur pressé par l’atteinte des ses propres objectifs et encombré par la transparence dérangeante de son collaborateur.

  • D’une écoute alibi «  Nous allons organiser un audit, nous mettre à votre écoute, pour pouvoir améliorer le management » et les collaborateurs ont la détestable impression que tout est joué d’avance.

  • D’une écoute d’endormissement « oui, je comprends ce que tu dis, je vais réfléchir » et rien n’arrive.

  • D’une écoute de manipulation, cette sensation de s’entendre poser des questions et  « si j’y réponds, je vais alimenter l’argumentation de mon interlocuteur qui va utiliser mes paroles contre moi ».

  • D’une écoute menaçante, c’est une dimension difficile à accepter. La manière dont nous sommes écoutés peut être menaçante. Par exemple si quelqu’un m’écoute en m’interrompant par ce que je ne vais pas assez vite, si quelqu’un me fait comprendre que pendant qu’il m’écoute qu’il me juge, d’ailleurs que ce soit en bien ou en mal , je suis menacé. Les temps de neutralité d’écoute, et de confiance sont nécessaires pour favoriser une écoute productive d’auto - interprétation avec changement de regard

Carl Rogers dit qu’une des clés de l’écoute est l’authenticité de l’écoute.

 

Nos questionnements guident ce que nous écoutons ou n’écoutons pas.
Qu’écoutons-nous ?

  • S’écouter soi-même, pas dans le sens de s’écouter parler, mais dans le sens d’être à l’écoute de ses émotions, surtout de ses peurs.
    Si j’éprouve de la peur, je suis en incapacité d’écouter l’autre, ma peur fait écran. Et la peur peut commencer par « Je vais avoir plus de travail, je n’ai pas le temps, j’ai eu tort, j’aurais du….. »

  • Ecouter l’autre, ou soi-même comme un autre, c’est écouter au - delà de l’autre souvent dans l’entreprise c’est écouter l’autre mais au travers de lui, par exemple sa fonction, son projet, son propre manager etc…Bref nous croyons être deux dans la pièce, mais nous sommes bien plus nombreux, nous sommes traversés en quelque sorte par des fantômes, c’est ce que nous appelons aujourd’hui notre réseau.

  • Ecouter le pourquoi ? C’est typiquement la recherche de cause, une écoute tournée vers le passé, vers l’explication, vers l’interprétation, le diagnostic. Cette écoute  que j’appelle de l’archéologie peut parfois enfermer dans le ressassement et la justification, pour autant il est souvent nécessaire d’identifier les causes pour trouver des solutions, d’où les méthodes de résolution de problèmes.

  • Ecouter le comment ? C’est typiquement la recherche orientée vers le processus, l’action, la dynamique, le devenir. La question du comment est d’avantage la question de la complexité et de la systémie. Une des questions paradoxales les plus célèbres est : comment réussissons nous à nous mettre en échec ?

  • Ecouter le silence : C’est typiquement une ambivalence qui explique pourquoi nous sommes dans la crainte du silence. Le silence a un sens négatif : celui de l’absence de parole, de dialogue, source de violence. Ce silence de déni de notre existence source de drame pouvant aller jusqu’à porter atteinte à la vie d’autrui entache notre capacité à nous accorder du silence dans le sens positif du blanc, du vide qui donne la possibilité de créer de l’interprétation, de l’auto - interprétation de soi, donc de l’identité.

  • Ecouter la voix, le visage ?  La voix et le visage sont liés. Nous éprouvons tous le besoin de relier un visage à une voix entendu au téléphone. Si nous ne connaissons pas notre interlocuteur, nous lui inventons un visage. Et quand nous voyons un visage, nous nous attendons à entendre une voix. En quelque sorte nous écoutons le visage de l’autre, nous cherchons à le déchiffrer, du moins si nous prenons garde à l’autre, à sa fragilité. Exposer mon visage à l’autre, c’est exposer un visage au pouvoir de destruction de l’autre, par le déni, l’indifférence, par la violence insidieuse ou directe des mots.

Ecouter : c’est typiquement là une question profonde d’hospitalité, d’accueil de l’autre. Cela veut dire ranger la maison, se préparer, et surtout se préparer à faire du vide en soi, donc être bien avec soi pour pouvoir laisser une place à l’autre, et le voir dans sa nouveauté.

 

Ceci nous conduit à la question de l’éthique de l’écoute.

Je vais vous lire le passage d’une interview du philosophe Jacques Derrida qui parle de la notion d’hospitalité chez Levinas. Il y dit toute la complexité de l’écoute :

« L’hospitalité, dans l’usage que Lévinas fait de ce mot, ne se réduit pas simplement, bien que ce soit aussi cela, à l’accueil de l’étranger chez soi, dans sa maison, dans sa nation, dans sa cité. Dès que je m’ouvre, je fais accueil pour reprendre le mot de Lévinas, à l’altérité de l’autre, je suis déjà dans une disposition hospitalière. Même la guerre, le rejet la xénophobie supposent que j’aie affaire à l’autre et que par conséquent je sois déjà ouvert à l’autre. La fermeture n’est qu’une réaction à une première ouverture. De ce point de vue, l’hospitalité est première. Dire qu’elle est première signifie qu’avant même d’être moi-même, et qui je suis, il faut que l’irruption de l’autre ait instauré ce rapport à moi-même. Autrement dit, je ne peux avoir rapport à moi-même, à mon « chez » moi, que dans la mesure où l’irruption de l’autre a précédé ma propre ipséité…

Chez Lévinas on passe d’une pensée de l’accueil à une pensée de l’otage. Je suis d’une certaine manière l’otage de l’autre, et cette situation d’otage où je suis déjà l’invité de l’autre en accueillant l’autre chez moi, où je suis chez moi l’invité de l’autre. Cette situation d’otage définit ma propre responsabilité.

Quand je dis me voici signifie que je suis déjà en proie à l’autre. C’est un rapport de tension, cette hospitalité est tout sauf facile et sereine. Je suis en proie à l’autre, l’otage de l’autre et l’éthique doit se fonder sur cette structure d’otage ».

Il ne s’agit pas là d’une affaire naïve de bon sentiment. Cet accueil entre otages de l’autre nous mène à ouverture, fermeture, à nous débattre et à poser des limites de l’accueil et à cette situation d’otage.

Il ne s’agit pas de la limite de ne pas pouvoir accueillir l’autre en tant qu’autre ou de nae pas être en proie à l’autre.

Nous sommes tous infiniment des autres à nous-mêmes et aux autres.

Mais il s’agit de la limite des conséquences de la parole de l’autre. Je ne suis pas prête à écouter n’importe quoi, ce n’importe quoi étant les paroles mortelles, mortifères destructrices de moi, destructrices d’un autre.

Mais en même temps pour accueillir l’autre je me dois d’être ouvert. Je cite Carl Rogers. Il expose une liste d’une dizaine de questions qu’il a découvert au fil de sa pratique de thérapeute, de consultant. Il dit entre autres :

«  Puis-je m’autoriser à adopter envers l’autre des attitudes positives, à lui manifester chaleur, attention, affection, intérêt et respect ? Ce n’est pas facile. A cet égard, j’éprouve en moi-même, et constate souvent chez les autres, une certaine appréhension. Nous avons peur, si nous nous abandonnons à des sentiments positifs pour autrui, d’en devenir des prisonniers. L’autre peut se faire exigeant, notre confiance peut être déçue, et ces perspectives nous effraient. En réaction, nous avons donc tendance à maintenir une certaine distance envers lui, à prendre une sorte de recul « professionnel » , à bâtir une relation impersonnelle.

Je suis profondément convaincu qu’une des principales raisons de la professionnalisation des métiers de l’humain, c’est qu’elle contribue au maintien de cette distance. Dans le domaine clinique, nous construisons des outils de diagnostic complexes, qui constituent la personne en objet. Dans le domaine pédagogique et administratif, nous développons toutes sortes de procédures d’évaluation qui font elles aussi de la personne un objet. Ce faisant, nous nous protégeons contre l’affection qui naîtrait d’une relation reconnue comme interpersonnelle. Mais nous remportons une victoire en reconnaissant, ne serait-ce que dans certaines relations et ne serait-ce que par moments, qu’il est sain d’aimer, et qu’il est sain de voir en l’autre une personne pour qui nous éprouvons des sentiments positifs.

Catherine Redelsperger

 

 
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 ©2006 SoL France. Mise à Jour : 21/11/2007. Réalisation : NFC.